une histoire d’accent

Regent's canal, London

Regent’s canal, London

c’est où chez toi ? where do you feel home? je sais pas. là où je peux respirer tranquille. là où je peux créer. écrire. traduire. là où je peux vivre. là où je vais mourir ?

d’où venons-nous, où allons-nous ? ce ù avec son accent me trouble. je le préfère sans. sans accent. 0u. oui, c’est mieux comme ça. le mouvement déclenché par le choix et non pas par le lieu.

depuis que je suis arrivée à londres, je pense à amsterdam. je me souviens d’amsterdam et de ce qu’elle m’a donné. tout comme je pense à bruxelles. (pas de la même façon à istanbul. istanbul reste mon où avec accent).

jamais je n’aurai cru qu’amsterdam, que le néerlandais, que les pays-bas me manqueraient. ou plutôt, je n’avais pas compris à quel point j’ai en fait été marquée par amsterdam. par le néerlandais. pas les pays-bas. et c’est là que j’ai compris de nouveau, l’importance de ce ou sans accent. ce mouvement là. bruxelles ou amsterdam ou londres. mais où que je passe, le où d’origine est toujours suspendu, là, sur le coeur. rien à faire, celui-là est juste là. en moi. istanbul c’est où que je sois. avec ou sans accent.

et dans chaque lieu, à chaque fois que le où perd son accent pour laisser sa place à un autre, je grandis.

à chaque fois que où perd son accent, moi j’en gagne, ou pas. qu’importe. je suis ici aujourd’hui, à londres. cette nuit je rêverai d’amsterdam. et demain est un autre jour, plein de où, avec et sans accents.

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en résidence (6) : atelier de poésie

la semaine dernière, dans le cadre de ma résidence londonienne, j’ai animé mon premier atelier de poésie.
j’ai choisi des poèmes en turc, d’une auteur turque d’origine arménienne, à traduire en anglais.

Poets Road London

le procédé de ces ateliers organisés par le poetry translation centre est absolument fascinant.
un groupe de maximum 15 personnes se rassemble tous les mois autour du travail d’un poète non anglophone. le traducteur ou la traductrice invité à animer l’atelier propose les poèmes, explique son choix et présente des traductions littérales des poèmes sélectionnés.
les membres du groupe ne connaissent pas toujours la langue source. certains sont linguistes, traducteurs d’autres langues, auteurs, poètes ou curieux, … tous sont des lecteurs de poésie.

c’est donc avec une immense joie que j’ai accepté de présenter le travail de Karin Karakaşlı, auteur dont j’aime énormément le travail   (ses nouvelles, ses chroniques journalistiques, ses livres pour enfant et ses poèmes). la voix de Karin est une voix que j’ai toujours voulu faire entendre ailleurs qu’en Turquie. j’ai d’ailleurs déjà eu l’immense joie de traduire deux de ses nouvelles pour le premier volume de l’anthologie Meydan | La Place (voici un extrait ainsi qu’une lecture en turc de l’auteur sur le site web de Meydan La Place).

il y avait six personnes présentes à mon atelier, dont une seule connaissait la langue turque. c’était assez fascinant de voir comment il est possible de traduire un texte sans pour autant connaître la langue source si nous sommes bien guidé. ici, j’étais le guide. c’était magique de voir se transformer mes traductions littérales en de véritables poèmes. et surtout, d’entendre la justesse de nos choix. choix que nous avons fait ensemble, pendant l’atelier. parfois nous en avons discuté, plus ou moins longuement, parfois c’était juste au premier essai.

ceci me mène à affirmer de nouveau que le geste de traduction n’est pas un geste solitaire. ou du moins, qu’il devient plus riche lorsque nous le partageons. c’est cette générosité-là qui m’intéresse en traduction et je compte bien continuer à travailler ainsi.

en attendant, sur la route des poètes… voici les poèmes de Karin Karakaşlı traduits en anglais.

Poets Road, London

café des merveilles

les cafés sont des espaces étranges. plein d’histoires. parfois propice à l’écriture. pendant ou après.

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ma mère tient plusieurs cafés à Bruxelles. femme au foyer pendant des années, suite au départ de mon père, elle s’est construit une carrière : patronne de café. de ces cafés locaux où l’on croise toutes sortes de caractères, des personnages tout droit sortis de la vie.

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ce matin dans le coeur de Londres, non loin de la gare, je m’attarde dans un café coloré.

un café tout à fait éloigné des cafés de ma mère.

j’y relis Ali & Ramazan . un contraste, de nouveau. ces couleurs autour de moi, les montgolfières en papier, les tasses antiques, les roses à chaque table… et pourtant, j’arrive à me plonger dans le monde des jeunes orphelins Ali et Ramadan. j’arrive à me replonger dans mes souvenirs du café de ma mère. je repense à l’avocat retraité qui buvait six Duvel entre 11 et 16h. à sa femme qui l’accompagnait au Porto rouge. à la mort de cette femme. à la solitude de cet homme.

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les cafés sont des lieux étranges. ils vivent. ils meurent. nous les faisons vivre, parfois nous y mourons.

et pour y penser, je me cache dans le café des merveilles.

les gens sont étranges (où est-ce juste moi).

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en résidence (1) : flâner

Ça y’est, je suis installée à Londres depuis vendredi, et depuis hier, samedi, je flâne. J’ai un peu délaissé mes activités habituelles, besoin de me plonger dans ma nouvelle ville. Nouvelle ville qui m’accueille en résidence au Free Word Centre. Je vous raconterai au fur et à mesure.

Là… je flâne.

Attention, arbres bas !

Attention, arbres bas !

Il n’est pas rare de voir des signalisations étranges au Royaume-Uni. Health and Safety oblige. Je me demande surtout à qui s’adresse cette pancarte ? Aux camioneurs ? Aux bus à deux étages ? Aux géants ?

En parlant de géants…

Abbey Road

J’habite à quelques rues de Abbey Road. Toutes ces années, je suis venue à Londres et jamais je n’étais passée devant les fameux studios. Il a fallu que je vienne vivre ici et que j’y passe par hasard. Ça m’a fait quelque chose, je l’avoue. Comme à tous les touristes qui bloquent la circulation en traversant le fameux passage pour piétons sous les flash de leurs amis. C’est drôle de les observer. Moi, ça m’a surtout fait chaud au coeur car mon père écoutait beaucoup les Beatles et je me souviens des très nombreux voyages en voiture où nous jouions à reconnaître les voix, enfin, surtout moi, du haut de mes 8, 10, 12 ans car mon Baba, lui, les connaissais tous par coeur, de tout coeur.

Abbey Road Studios and White Headphones

Abbey Road Studios and White Headphones

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J’avance de la musique plein la tête et j’arrive devant un stade de cricket. Et juste à côté… Lord’s Shop. Bien sûr, Lord n’est pas Dieu ici, mais dans ma tête, je l’ai traduit comme ça et ça m’a bien fait rire… (Et il paraît que Paul McCartney a une maison dans le coin).

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Je laisse Lord’s Shop et le cricket derrière moi et j’arrive à l’Académie Royale de Musique. Il y a un musée. Ils ont des « Stradivarius ». Faut voir. Donc j’entre. Et quel bonheur, à Londres, en dehors des expositions temporaires et de quelques galleries, les musées sont gratuits.

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Puis à la sortie, je croise les musiciens en herbe, les mélomanes, un grand-père, contrebasse attachée au dos, et son petit fils,…

(non, je n’ai pas photographié les « Stradivarius »)

Il y a toujours cette sensation de se balader à travers l’histoire dans Londres, même si les noms inscrits sur les fameuses plaques bleues ne nous disent pas toujours grand chose, on croise certaines belles surprises. Comme ici, dans le Nord de la ville, sur une avenue complètement hors des circuits touristiques, on aperçoit à travers les buissons…

Oskar Kokoschka (1886-1980) painter lived here.

Oskar Kokoschka (1886-1980) painter lived here.

Et longeant les rues et dans les parcs, les arbres, les magnifiques arbres nus, majestueux, debout face au froid, face au gris, face au bleu, face aux nuages de ces derniers jours de l’hiver.

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appellation d’origine contrôlée

Interdit d’écrire, interdit de traduire dans une langue qui ne t’es pas donnée à la naissance

et même, une langue qui n’est pas attribuée à ton passeport (pays bilingue, trilingue, pas-lingue ? mais on s’en fiche hein).

in-ter-dit !

je préfère que mes textes soient traduits par un Français d’origine,

dit un auteur de Turquie de très grande renommée (dans son pays, parce qu’ailleurs, personne ne le connait).

Parce que soit disant un Français « de souche » est bien plus capable de rendre les nuances du texte dans sa langue « maternelle ». Bon, je paraphrase, parce que « de souche » et « langue maternelle » n’ont pour moi aucun sens. Je crois d’ailleurs sincèrement que nous avançons vers un monde où plus personne ne comprendra ce que cela signifie (oui, d’accord, c’est dans très longtemps, ou dans Star Trek, mais on peut rêver, hein).

puis il y a ceux qui disent que je ne peux pas

écrire de la Littérature en français car on sent bien que ce n’est pas ta langue maternelle

Ah mais oui. Merci de me le dire. Ma mère, elle n’a pas reçu le français dans son berceau, moi non plus. C’est Saint-Nicolas qui me l’a apporté le français. ça compte alors dites, ça compte ?

33 ans de langues. ça compte ?

15 ans d’écriture et de traduction, ça compte ?

30 ans de lecture entre les langues, ça compte ?

que j’aime ces langues, ça compte ?

je peux l’avoir l’appellation d’origine contrôlée ? mettez-moi avec les saucissons secs, halal de préférence. Merci. Merci de tout coeur. L’étiquette sur le front, le cachet dans le passeport, c’est tout ce dont j’ai besoin pour bien écrire et bien traduire.

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J’ai tout contrôlé là, c’est bon, je reprends mon bain de soleil. (Le marché de livres de seconde main, Istanbul, 2013)

lettres de mon cousin

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je suis en train de travailler sur un nouveau projet d’écriture (j’ai pas trouvé de meilleur terme)

je vais travailler en collaboration avec mon cousin qui est récemment rentré de son service militaire en Turquie.

un moment très traumatique pour beaucoup d’hommes. et surtout, une période dont on ne parle pas toujours ouvertement.

on s’est écrit pendant les six mois que mon cousin a passés dans le Sud de la Turquie, à ne rien faire, à perdre confiance, à perdre sa petite amie (oui, ce genre de choses arrive aussi. quand on vous demande de stopper votre vie pendant quelques mois…)

ce n’est pas la prison mais c’est quand même une atteinte à la liberté.

pas d’objection de conscience. c’est interdit.

j’avais pensé écrire des réflexions, des notes autour de cet échange mais je n’avais pas osé. je n’avais pas envie d’utiliser les sentiments de mon cousin. ça me paraissait trop intime et donc je n’en ai rien fait. puis il est venu vers moi. il m’a dit, je veux faire quelque chose autour de cette expérience. je veux qu’on y travaille ensemble. alors là, j’ai dit oui. parce que là, ça m’a paru honnête. c’était sincère. et sans doute, je me suis sentie  moins coupable d’y avoir pensé. j’ai son approbation. j’ai la conscience tranquille, pas d’objection.

donc toutes ces choses, j’y réfléchis. je relis les lettres qu’on s’est écrites pendant ces mois passés. ensemble, on va essayer de construire quelque chose, à partir de ces lettres, de nos pensées.

je n’ai aucune idée de ce que cela va donner, vraiment aucune. mais on va essayer.

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des cannes en plastique ajustables avec lampe intégrée

Les îles des Princes au large d’Istanbul sont désertées en hiver par les touristes, locaux et étrangers, qui s’y rendent surtout en été. C’est donc avec un plaisir immense que j’y suis allée la semaine dernière. (Tout comme j’aime aller à Bruges ou à Ostende en plein hiver, de préférence quand le paysage est bien gris.)

Heybeli ada

La vie y est calme, bien plus tranquille que dans la métropole, et c’est sans doute pour cela que les artistes graphistes que j’y ai rencontrées y ont installé leur atelier depuis cinq ans (je vous parlerai de leurs superbes projets à un autre moment).

Les chiens y sont gentils. Les commerces plus petits. Les gens plus chaleureux. Le thé ada çayı | le thé de l’île y est délicieux.

Bateaux par temps de pluie

Par un tel jour de pluie, les ferrys ont été bien secoués. J’en ai même eu le mal de mer. Mais j’ai tout de même pu voler quelques images à ce vendeur de canne en plastique ajustable avec lampe intégrée.

Selâmün aleyküm!

Selâmün aleyküm!!

Selâmün aleyküm!!!

E Selâmün aleyküm!!!!

Après les trois premiers silences d’étonnements, les passagers répondent en choeur :

Aleyküm Selam!

Un salut bien pieux que pour tenter de nous vendre des cannes en plastique ajustables avec lampe intégrée

« et des piles ! Je donne aussi les piles pour recharger ! »

Le vendeur de cannes

Et la canne s’ajuste ainsi, la lampe pour avancer dans le noir, parfait pour vos parents, vos grand-parents, 10 lires, juste 10 lires. Ten liras, Ten! 

10 liras

Les touristes libanais en face de moi avec qui on a échangé quelques mots en français demandent :

« how much for two ? »

Ah, qu’est-ce qu’on se ressemble quand même, me dis-je en souriant.

« One for 10 liras »

répond le vendeur.

« How much for two »

insiste le jeune touriste libanais.

Et ça continue jusqu’à ce que les deux cannes partent pour… 15 lires.

Puis la porte derrière qui ne cesse de claquer – c’est que pendant tout ce spectacle, le ferry continue de valser et les portes de claquer, (et moi de secouer l’iPhone).

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Rien n’arrête notre vendeur.

On l’ajuste comme ça. Petits ou grands, pour vos parents, vos grand-parents.

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Ou pour vous. Si vous avez envie, vous pouvez même faire du ski avec.

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Et vous savez combien il en a vendu de cannes ajustables à lampe intégrée ?

À votre avis ?

tout son lot, il est parti.