en résidence (6) : atelier de poésie

la semaine dernière, dans le cadre de ma résidence londonienne, j’ai animé mon premier atelier de poésie.
j’ai choisi des poèmes en turc, d’une auteur turque d’origine arménienne, à traduire en anglais.

Poets Road London

le procédé de ces ateliers organisés par le poetry translation centre est absolument fascinant.
un groupe de maximum 15 personnes se rassemble tous les mois autour du travail d’un poète non anglophone. le traducteur ou la traductrice invité à animer l’atelier propose les poèmes, explique son choix et présente des traductions littérales des poèmes sélectionnés.
les membres du groupe ne connaissent pas toujours la langue source. certains sont linguistes, traducteurs d’autres langues, auteurs, poètes ou curieux, … tous sont des lecteurs de poésie.

c’est donc avec une immense joie que j’ai accepté de présenter le travail de Karin Karakaşlı, auteur dont j’aime énormément le travail   (ses nouvelles, ses chroniques journalistiques, ses livres pour enfant et ses poèmes). la voix de Karin est une voix que j’ai toujours voulu faire entendre ailleurs qu’en Turquie. j’ai d’ailleurs déjà eu l’immense joie de traduire deux de ses nouvelles pour le premier volume de l’anthologie Meydan | La Place (voici un extrait ainsi qu’une lecture en turc de l’auteur sur le site web de Meydan La Place).

il y avait six personnes présentes à mon atelier, dont une seule connaissait la langue turque. c’était assez fascinant de voir comment il est possible de traduire un texte sans pour autant connaître la langue source si nous sommes bien guidé. ici, j’étais le guide. c’était magique de voir se transformer mes traductions littérales en de véritables poèmes. et surtout, d’entendre la justesse de nos choix. choix que nous avons fait ensemble, pendant l’atelier. parfois nous en avons discuté, plus ou moins longuement, parfois c’était juste au premier essai.

ceci me mène à affirmer de nouveau que le geste de traduction n’est pas un geste solitaire. ou du moins, qu’il devient plus riche lorsque nous le partageons. c’est cette générosité-là qui m’intéresse en traduction et je compte bien continuer à travailler ainsi.

en attendant, sur la route des poètes… voici les poèmes de Karin Karakaşlı traduits en anglais.

Poets Road, London

en résidence (5) : Free Word Centre

ce n’est pas tout de se balader dans sa nouvelle ville. je suis ici pour une raison précise… en résidence au Free Word Centre.

IMG_5602situé non loin de Kings Cross St Pancras, le Free Word Centre est un lieu de rencontre pour la liberté d’expression et la littérature. les activités centrales sont axées sur la promotion de la lecture, de l’écriture, de la traduction. plusieurs organisations britanniques et internationales, comme English PEN, Booktrust, Reading Agency etc. sont regroupées dans cet espace ouvert au public.

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l’an dernier, Free Word a commencé un programme de traducteurs en résidence dans le cadre duquel deux traducteurs sont invités chaque année afin de développer des projets autour de la traduction, de l’écriture, des langues et des cultures des mondes linguistiques auxquels ils ou elles sont liés.

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j’ai physiquement commencé ma résidence le 1er mars, en m’installant à Londres, mais le travail de préparation s’est fait en amont, depuis le mois d’aout 2012. j’ai visité Londres quatre fois entre aout et janvier afin de préparer mon programme de résidence. un travail de longue haleine mais qui en vaut vraiment la peine.

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comme la Turquie est invitée d’honneur cette année à la foire du livre de Londres (avril 2013), le Free Word Centre a décidé de développer un programme autour de la Turquie, et c’est là que j’interviens !

je travaille sur plusieurs niveaux : organisation d’événements et de rencontres autour d’auteurs contemporains turcs et de la traduction, programme avec les écoles secondaires dans les quartiers de Islington et Hackney, afin notamment de travailler avec les jeunes britanniques d’origine turque ou de Turquie, et tout un programme à travers le site Web et les médias sociaux du Free Word.

j’ai donc la chance immense de travailler avec des gens qui partagent ma passion pour remettre en question les récits officiels et trouver de nouvelles voix contemporaines à traduire et à exprimer librement.

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ça ne sera donc pas une surprise pour les lecteurs de Meydan | La Place que mon programme inclut des auteurs comme Perihan Mağden, Ece Temelkuran et Karin Karakaşlı.

je suis surtout très contente de pouvoir travailler avec quatre écoles dans Londres. et j’avoue que c’est cette partie-ci que je ressens la plus nécessaire : de travailler avec les jeunes afin de développer avec eux des récits, à travers différentes formes de narration : de recettes de cuisines à la création d’une bande dessinée… je vais tenter de donner aux jeunes étudiants quelques outils afin qu’ils puissent faire entendre leur voix. très important aussi pour moi de travailler avec des jeunes d’origine turque. pas que j’exclus les autres, mais nous avons beaucoup à partager culturellement et j’aimerais justement travailler avec eux afin de partager mon expérience de fille de parents immigrés. ça peut paraître cliché. moi je trouve que c’est important. j’aurais tellement aimé avoir une expérience similaire à l’école en Belgique !

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je suis surtout extrêmement touchée par l’accueil que m’offre Free Word ainsi que tous les associés au lieu. que ce soit English PEN, les écoles, les auteurs et traducteurs avec qui je développe les projets, tous apportent une confiance totale envers moi et mon travail. c’est très encourageant et surtout, ça fait du bien de ne pas devoir se justifier tout le temps. personne ici ne questionne la légitimité de mon anglais, de mes connaissances linguistiques en général, pourquoi je traduis en français alors que je suis turque ou encore ce que je peux bien faire dans un programme anglophone. on me juge selon mes actes, pas en fonction de mon lieu de naissance ou de la langue de ma mère.

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bien sûr, le Royaume-Uni n’a pas toujours été un modèle d’ouverture et d’inclusion. pas besoin de vous refaire un cours d’histoire. mais il est certain, notamment dans le domaine des arts et de la culture, qu’un sérieux travail de questionnement s’effectue, virant parfois trop au politiquement correct, mais permettant le changement et un réel impact.

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je suis fière de faire partie de ce programme. vraiment. j’ai tellement envie de donner, donner, donner. surtout aux jeunes dans les écoles. je veux partager le plus possible ce que j’ai au fond de moi, à travers le geste même de la traduction, de l’écriture, de la création.

contente que je suis libre de le faire.

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en résidence (3) : flâner encore

Avant de tomber au fond de mon lit, j’avais fait encore une longue balade en sortant d’une école avec laquelle je vais travailler à Hackney, district où vit une importante population d’origine turque ou de langue turque.

Clissold Park, district de Hackney.

Clissold Park, district de Hackney.

on se croirait dans un village presque. or, nous sommes dans un district urbain, bien vivant de la ville. ici, au Sud de Clissold Park, à deux pas de l’école où je me rendais.

Café, Clissold Park

Café, Clissold Park

Clissold Park

Clissold Park

après ma visite à l’école, des projets plein la tête, je reprends ma balade.

pas à pas, je descends vers le Sud de la ville, à travers Hackney et Islington, sans aucun but précis, je décide au fur et à mesure quelle direction je vais prendre.

Hackney

Hackney

des quartiers difficiles que l’on m’avait dit. moi je vois des quartiers bien chics, avec des commerces très dans le vent.

Café Acoustic, Hackney

Café Acoustic, Hackney

et puis tout à coup, un centre culturel et éducatif des aînés chypriote-turcs.

Turkish Cypriot Elderly Group

Turkish Cypriot Elderly Group

je me retrouve quelques longues minutes plus tard dans Russel Square, en route vers la British Library où j’ai terminé cette balade pour travailler sur les poèmes de Karin Karakaşlı, que je présente mercredi 13 mars dans un atelier de traduction.

Russel Square

Russel Square

lettres de mon cousin

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je suis en train de travailler sur un nouveau projet d’écriture (j’ai pas trouvé de meilleur terme)

je vais travailler en collaboration avec mon cousin qui est récemment rentré de son service militaire en Turquie.

un moment très traumatique pour beaucoup d’hommes. et surtout, une période dont on ne parle pas toujours ouvertement.

on s’est écrit pendant les six mois que mon cousin a passés dans le Sud de la Turquie, à ne rien faire, à perdre confiance, à perdre sa petite amie (oui, ce genre de choses arrive aussi. quand on vous demande de stopper votre vie pendant quelques mois…)

ce n’est pas la prison mais c’est quand même une atteinte à la liberté.

pas d’objection de conscience. c’est interdit.

j’avais pensé écrire des réflexions, des notes autour de cet échange mais je n’avais pas osé. je n’avais pas envie d’utiliser les sentiments de mon cousin. ça me paraissait trop intime et donc je n’en ai rien fait. puis il est venu vers moi. il m’a dit, je veux faire quelque chose autour de cette expérience. je veux qu’on y travaille ensemble. alors là, j’ai dit oui. parce que là, ça m’a paru honnête. c’était sincère. et sans doute, je me suis sentie  moins coupable d’y avoir pensé. j’ai son approbation. j’ai la conscience tranquille, pas d’objection.

donc toutes ces choses, j’y réfléchis. je relis les lettres qu’on s’est écrites pendant ces mois passés. ensemble, on va essayer de construire quelque chose, à partir de ces lettres, de nos pensées.

je n’ai aucune idée de ce que cela va donner, vraiment aucune. mais on va essayer.

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Traduire : geste solitaire, geste solidaire

Pause, concert Musica transalpina (La Verginella) au Muziekgebouw, Amsterdam

Pause, concert Musica transalpina (La Verginella) au Muziekgebouw, Amsterdam

Cette semaine, nous avons repris le travail sur le second volume de l’anthologie d’auteurs contemporains turcs Meydan | La Place avec Christine Jeanney. Après des mois de recherche et de lectures pour le second et le travail continu sur le site web de Meydan | La Place (et sa toute nouvelle page Facebook), j’ai enfin repris la partie que je préfère : la traduction.

Nombreux diront que traduire est un acte solitaire. Sans doute, lorsque l’on écrit, on traduit, on est seul. Oui, l’auteur est là, l’histoire est là, mais on prend seul certaines décisions, on fait des choix en tant que traducteur. Mais cette solitude ne dure pas longtemps pour moi, pas lorsque je traduis pour Meydan | La Place. J’ai une chance inouïe d’avoir été accueillie par François Bon à Publie Net et de travailler en duo avec Christine Jeanney sur les textes. Et je n’oublie pas le travail de Roxane Lecomte et Gwen Català, qui arrive après la traduction et les aller-retour de mots entre moi et Christine, et ici, c’est de ce voyage là que je veux vous parler.

Je traduis, j’ai d’un côté le turc, de l’autre le français. Deux langues qui sont en moi. Deux langues qui parfois se battent pour prendre le dessus. Une lutte des langues que je vis au quotidien mais que j’aime explorer. Une fois le texte turc traduit en français, je préviens Christine qui va l’explorer à son tour dans notre Dropbox Meydan. Et là s’opère l’échange, là l’acte solitaire devient solidaire. Soudain, la lutte des langues se calme en moi et je peux enfin revoir le texte que j’ai traduit à travers la lecture de Christine. Et c’est à chaque fois plus enrichissant.

La traduction est pour moi avant tout un geste généreux, et cette générosité peut se dévoiler en toute confiance grâce à ce travail d’équipe. Je n’ai pas toujours eu l’occasion de travailler ainsi sur d’autres projets de traduction, d’où ma joie immense de pouvoir le faire à Publie Net, entourée d’une réelle équipe et avec qui nous construisons ensemble ce projet qui me tient énormément à coeur. Contente et fière que ce partage est réciproque et hâte de vous présenter ce second volume bientôt… D’ici là, l’échange continue.