une histoire d’accent

Regent's canal, London

Regent’s canal, London

c’est où chez toi ? where do you feel home? je sais pas. là où je peux respirer tranquille. là où je peux créer. écrire. traduire. là où je peux vivre. là où je vais mourir ?

d’où venons-nous, où allons-nous ? ce ù avec son accent me trouble. je le préfère sans. sans accent. 0u. oui, c’est mieux comme ça. le mouvement déclenché par le choix et non pas par le lieu.

depuis que je suis arrivée à londres, je pense à amsterdam. je me souviens d’amsterdam et de ce qu’elle m’a donné. tout comme je pense à bruxelles. (pas de la même façon à istanbul. istanbul reste mon où avec accent).

jamais je n’aurai cru qu’amsterdam, que le néerlandais, que les pays-bas me manqueraient. ou plutôt, je n’avais pas compris à quel point j’ai en fait été marquée par amsterdam. par le néerlandais. pas les pays-bas. et c’est là que j’ai compris de nouveau, l’importance de ce ou sans accent. ce mouvement là. bruxelles ou amsterdam ou londres. mais où que je passe, le où d’origine est toujours suspendu, là, sur le coeur. rien à faire, celui-là est juste là. en moi. istanbul c’est où que je sois. avec ou sans accent.

et dans chaque lieu, à chaque fois que le où perd son accent pour laisser sa place à un autre, je grandis.

à chaque fois que où perd son accent, moi j’en gagne, ou pas. qu’importe. je suis ici aujourd’hui, à londres. cette nuit je rêverai d’amsterdam. et demain est un autre jour, plein de où, avec et sans accents.

lettres de mon cousin

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je suis en train de travailler sur un nouveau projet d’écriture (j’ai pas trouvé de meilleur terme)

je vais travailler en collaboration avec mon cousin qui est récemment rentré de son service militaire en Turquie.

un moment très traumatique pour beaucoup d’hommes. et surtout, une période dont on ne parle pas toujours ouvertement.

on s’est écrit pendant les six mois que mon cousin a passés dans le Sud de la Turquie, à ne rien faire, à perdre confiance, à perdre sa petite amie (oui, ce genre de choses arrive aussi. quand on vous demande de stopper votre vie pendant quelques mois…)

ce n’est pas la prison mais c’est quand même une atteinte à la liberté.

pas d’objection de conscience. c’est interdit.

j’avais pensé écrire des réflexions, des notes autour de cet échange mais je n’avais pas osé. je n’avais pas envie d’utiliser les sentiments de mon cousin. ça me paraissait trop intime et donc je n’en ai rien fait. puis il est venu vers moi. il m’a dit, je veux faire quelque chose autour de cette expérience. je veux qu’on y travaille ensemble. alors là, j’ai dit oui. parce que là, ça m’a paru honnête. c’était sincère. et sans doute, je me suis sentie  moins coupable d’y avoir pensé. j’ai son approbation. j’ai la conscience tranquille, pas d’objection.

donc toutes ces choses, j’y réfléchis. je relis les lettres qu’on s’est écrites pendant ces mois passés. ensemble, on va essayer de construire quelque chose, à partir de ces lettres, de nos pensées.

je n’ai aucune idée de ce que cela va donner, vraiment aucune. mais on va essayer.

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des cannes en plastique ajustables avec lampe intégrée

Les îles des Princes au large d’Istanbul sont désertées en hiver par les touristes, locaux et étrangers, qui s’y rendent surtout en été. C’est donc avec un plaisir immense que j’y suis allée la semaine dernière. (Tout comme j’aime aller à Bruges ou à Ostende en plein hiver, de préférence quand le paysage est bien gris.)

Heybeli ada

La vie y est calme, bien plus tranquille que dans la métropole, et c’est sans doute pour cela que les artistes graphistes que j’y ai rencontrées y ont installé leur atelier depuis cinq ans (je vous parlerai de leurs superbes projets à un autre moment).

Les chiens y sont gentils. Les commerces plus petits. Les gens plus chaleureux. Le thé ada çayı | le thé de l’île y est délicieux.

Bateaux par temps de pluie

Par un tel jour de pluie, les ferrys ont été bien secoués. J’en ai même eu le mal de mer. Mais j’ai tout de même pu voler quelques images à ce vendeur de canne en plastique ajustable avec lampe intégrée.

Selâmün aleyküm!

Selâmün aleyküm!!

Selâmün aleyküm!!!

E Selâmün aleyküm!!!!

Après les trois premiers silences d’étonnements, les passagers répondent en choeur :

Aleyküm Selam!

Un salut bien pieux que pour tenter de nous vendre des cannes en plastique ajustables avec lampe intégrée

« et des piles ! Je donne aussi les piles pour recharger ! »

Le vendeur de cannes

Et la canne s’ajuste ainsi, la lampe pour avancer dans le noir, parfait pour vos parents, vos grand-parents, 10 lires, juste 10 lires. Ten liras, Ten! 

10 liras

Les touristes libanais en face de moi avec qui on a échangé quelques mots en français demandent :

« how much for two ? »

Ah, qu’est-ce qu’on se ressemble quand même, me dis-je en souriant.

« One for 10 liras »

répond le vendeur.

« How much for two »

insiste le jeune touriste libanais.

Et ça continue jusqu’à ce que les deux cannes partent pour… 15 lires.

Puis la porte derrière qui ne cesse de claquer – c’est que pendant tout ce spectacle, le ferry continue de valser et les portes de claquer, (et moi de secouer l’iPhone).

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Rien n’arrête notre vendeur.

On l’ajuste comme ça. Petits ou grands, pour vos parents, vos grand-parents.

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Ou pour vous. Si vous avez envie, vous pouvez même faire du ski avec.

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Et vous savez combien il en a vendu de cannes ajustables à lampe intégrée ?

À votre avis ?

tout son lot, il est parti.

127bis

le centre 127bis est en Belgique
c’est un centre fermé
sa fonction est l’enfermement des personnes en séjour irrégulier
ces étrangers
ces sans papiers
ceux qui arrivent en Belgique sans visa
sans autorisation d’entrée
il faut donc les enfermer

ma tante est au centre 127bis depuis un mois
un mois qu’elle y survit
a-t-elle toujours été sans papiers ma tante ?

le centre 127bis est à Steenokkerzeel
imprononçable
les employés de Steenokkerzeel n’arrivent pas à prononcer les noms des sans papiers

je suis allée rendre visite à ma tante
j’ai glissé ma carte d’identité belge sous la vitre à la dame blonde
sous son regard méprisant, je déteste ma carte d’identité
elle me juge
je la juge aussi
comment se retrouve-t-on ici ?

en Belgique ce mode de détention est en expansion
il n’est pas remis en cause par les politiques

le centre 127bis est une institution
une institution qui ne dépend pas du Ministère de la Justice
ce n’est pas une prison
c’est un centre d’enfermement
on n’empêche que ta liberté de mouvement

ma tante est enfermée là depuis un mois
elle attend
soit on lui donnera l’asile
soit on la renverra
il y en a des centaines comme elle
des milliers
jamais on ne se demande pourquoi ils viennent ici ces gens
ces êtres humains
que fuient-ils ?
pourquoi laissent-ils leurs familles derrière eux ?
pourquoi abandonnent-ils leurs terres ?
c’est tellement plus simple de se dire qu’ils sont de trop
qu’ils devraient rentrer chez eux (c’est où chez eux ?)
qu’ils peuvent mourir
qu’on s’en fiche

le centre 127bis n’est pas une prison
il n’est pas dépendant du ministère de la justice
non
il n’y a aucune justice dans l’existence d’un lieu pareil
aucune excuse dans le maintien d’un tel système

ceci n’est pas une prison

mon père était enfermé, il y a trente ans, en Belgique aussi
mais à l’époque, je ne sais pas si c’était un centre fermé ou une prison
maman dit que c’était une prison
baba ne dit rien

moi, je reçois une poupée barbie par la poste
maman me dit que baba l’a envoyée d’Allemagne
vingt ans après j’apprends que cette poupée ne venait pas d’Allemagne

les familles mettent du temps à parler
parfois jamais, alors il faut chercher

ma tante est enfermée au centre 127bis
aujourd’hui
je n’attendrai pas vingt ans pour le raconter

Çiçek

Çiçek veut dire « fleur » en turc. Ce mot me plaît, dans toutes les langues, mais surtout en turc. Çi-çek, prononcez tchi-tchek. « A rose by any other name would smell as sweet » dit Juliette à Roméo. Elle a raison. Fleur, flower, bloem, flor, çiçek. Mais j’ai tout de même choisi de titrer ce billet çiçek, juste comme ça. Parce qu’au final, c’est une histoire de fleurs que je vais vous raconter. Parce que ce soir, j’ai reçu un bouquet de fleurs qui ne m’était pas destiné.

Je me rappelle d’une nouvelle que j’avais lue il y a quelques années, l’histoire d’une femme qui se faisait livrer des fleurs. Je viens de lancer une recherche google pour retrouver le titre et l’auteur, mais sans succès. Et pourtant, les images formées par cette lecture sont encore tellement vives dans mon esprit. Chaque jour ou chaque semaine, je ne sais plus, la jeune femme reçoit un bouquet de fleurs, à chaque fois qu’on sonne à la porte, elle vit la même exaltation, elle se précipite pour ouvrir la porte, elle voit le facteur qui attend pour lui livrer le bouquet, elle signe le papier de réception et sur la pointe des pieds elle emporte le bouquet dans la cuisine, vide le vase de fleurs presque fânées et y dépose les nouvelles fleurs qu’elle arrose d’eau fraîche. Ce n’est qu’à la fin que l’on sait que destinataire et expéditeur ne font qu’une. On ressent alors une profonde tristesse pour cette femme. Certains y voient un geste pathétique, d’autres en on peur : « elle doit être si seule ». Je ne sais plus si l’auteur tentait de nous faire ressentir un sentiment précis. Moi, je me rappelle juste du bonheur qu’elle avait à chaque fois qu’elle recevait ses fleurs.

J’aime beaucoup m’acheter des fleurs, j’aime aussi en recevoir, même quand elles ne me sont pas destinées. Ça m’est souvent arrivé de me retrouver avec un bouquet de fleurs destiné à une autre personne. Souvent à des artistes dont j’étais en partie chargée lors d’un concert ou d’un autre évènement. Le magnifique bouquet qui avait été offert à la superstar Candan Erçetin ou à la grande dame Sezen Aksu lors d’un concert, « Je ne vais pas les ramener à l’hôtel, prends-les Canan, elles seront mieux chez toi ». La raison était sans doute pratique, mais au final, j’avais reçu des fleurs. Indirectement peut-être, mais elles finissaient par passer la nuit dans un vase chez moi et non au fond de la poubelle d’un hôtel.

Çiçek, fleur, flor, flower, bloem… Elles représentent ces petits gestes qui apportent du réconfort, qui disent merci, qui disent je suis désolé, qui disent simplement, tiens, c’est pour toi, pour te rendre heureuse, peu importe la raison, peu importe l’expéditeur… C’est un geste généreux. Ça me fait toujours plaisir de recevoir des fleurs.

Ce soir, de nouveau, j’ai reçu un bouquet de fleurs qui ne m’était pas destiné. Son destinataire a jugé que ma maison offrirait un bien meilleur accueil que la chambre d’hôtel qu’il quittera demain matin tôt. Elles sont dans mon salon, elles m’ont permis de prononcer le mot çiçek ce soir en passant la porte, « Regarde, j’ai reçu des fleurs » | « Bak, çiçek verdiler bana. » Çiçek

Ce plat pays…

Photo prise au musée des lettres de La Haye.

Je suis née dans une ville construite sur sept collines. J’ai grandi dans le plat pays de Brel, je vis aujourd’hui chez son voisin plongé sous le niveau de la mer.

Toute une partie de mon enfance, je l’ai passée sans aucun souvenir des sept collines. Pendant ces années-là où mes parents faisaient leurs premiers pas à Bruxelles, mon père aimait nous emmener le week-end au Luxembourg jouer dans le parc à l’aire de jeux en bois, et acheter des Hanuta et des Duplo chez Cactus, à Rotterdam voir les maisons jaunes penchées, à La Haye voir les Pays-Bas en miniature, à Breda pour écouter les fables racontées dans une langue que je ne comprenais pas, mais que j’écoutais avec une immense fascination.

Il semblerait que beaucoup de choses me destinaient à m’installer aux Pays-Bas. Mais je ne savais rien de cela. Je n’y pensais pas. J’essayais de faire ma vie dans cette Belgique qui me faisait souvent douter de moi : de qui j’étais, de ce que je voulais être.

Ma ville natale aux sept collines n’a pas toujours été généreuse non plus. Elle aimait se moquer que je transforme les « r » turcs en « y », réflexe que j’avais pour éviter de rouler mes « r » comme en français, pour mieux m’intégrer. J’apprenais à me défendre en la défiant de rouler les « r » à la française. Vaincue, elle rétorquait avec l’hymne nationale. « Tu ne connais pas l’hymne nationale ?  Et celle de la Belgique ? » Elle a une hymne nationale la Belgique ? C’est quoi d’abord une hymne nationale ? Je n’en savais rien avant de passer mes premières vacances en Turquie. J’avais sept ans.

J’ai appris à bien rouler les « r », dans les deux langues, puis dans une troisième, puis une quatrième, puis une cinquième. J’ai appris à démystifier les langues. Mais ça m’a pris du temps de me réconcilier avec l’idée qu’une langue est avant tout un outil de communication.

Au département des langues modernes de l’université libre de Bruxelles, on nous donnait des cours de phonétique pour prononcer l’anglais « comme il faut ». Puis j’ai passé un semestre dans une des universités anglophones les plus prestigieuses d’Amérique du Nord : là, on s’en fichait de la prononciation, on ne cherchait qu’à te comprendre. Si tu avais des choses à dire, peu importaient ton accent et tes origines.

Ce fut une libération ce voyage. Un premier pas vers l’émancipation linguistique mais surtout de mon imaginaire. Il n’y avait donc pas une seule façon de maîtriser une langue ! Plus personne ne pouvait m’enfermer dans un « r », ni ici, ni là-bas.

Le néerlandais est sans doute la langue que je parle le moins bien, ou disons, celle que j’aime le moins. Mais c’est une langue que je n’ai pas peur de ne pas maîtriser au même niveau que les autres. Tout comme vivre ici, à Amsterdam, où je ne souffre pas d’être étrangère, où mon statut d’étrangère ne me fait pas souffrir. Pensez-vous que je ne vois la discrimination, le racisme latent, l’islamophobie omniprésente à travers le pays ? Bien sûr que je les vois, et c’est tout aussi douloureux qu’ailleurs. En Belgique aussi, en Turquie aussi. Ici elle m’affecte différemment. Ici, je prends des distances car ça ne m’effraie pas d’être mise dans la catégorie « étrangère ». Je le suis, et je n’ai aucun problème avec ce statut.

Le terme d’étranger me fait mal en Belgique, où la plus grande partie de ma vie a été construite. Je me rappelle de ce voyage où avec maman, nous allions passer la frontière française en rentrant de Suisse, passeports turcs et carte de résidents belges tamponnés de nos visas suisses en main, c’était à l’aube de l’ouverture des frontières européennes et nous pensions avoir droit de passage comme les autres. La douanière avait engueulé ma mère à pleins poumons : « vous n’êtes pas européenne, vous ne serez jamais européenne ». Je n’y comprenais rien mais c’est resté gravé dans ma mémoire. Puis quinze ans plus tard, tandis que j’ai réussi à entrer dans une des maisons de la culture les plus prestigieuses de Bruxelles, j’entends ma chef de département me demander de choisir une adresse mail générique, « contactpress, ça te va ? Parce qu’avec ton nom c’est impossible ! » Et quelques mois plus tard, tandis qu’elle est mutée ailleurs, elle lève son verre à tous ses futurs ex-collègues en disant en français flanqué de son fier accent flamand : « Je pars mais je ne m’inquiète pas pour le département car il y a Canan qui, malgré qu’elle soit turque travaille beaucoup. »

J’essaie de ne pas m’attarder sur ces incidents (et il y en a d’autres). Je me rappelle alors de mes années de théâtre, je me rappelle que j’avais joué Marie dans le Retour au désert ainsi qu’Iphigénie avec pas mal de talent (c’est ce qu’on m’avait dit). Je me rappelle aussi que je leur avais récité du Hafiz et du Alejo Carpenter en déclamation alors qu’ils voulaient me faire dire du Prévert. J’ai appris à travers le théâtre que ce que j’aime vaut aussi quelque chose. Pouvoir réciter du Koltès et du Racine sur une scène m’a-t-il sauvé ? Je ne sais pas. Mais ça m’a permis d’explorer d’autres moyens de m’exprimer, et de m’ouvrir vers l’écriture.

Qu’est-ce que j’aime écouter « Amsterdam », je l’aime cette chanson, je l’aime ce poète. J’ai des frissons quand Brel, dans « Je ne sais pas », prononce les mots « ce triste train pour Amsterdam ». AM-STERRR-DAM. J’ai réussi à faire mienne aussi cette ville, puis à me dire que ce n’est qu’une de mes villes, qu’il y en aura d’autres. Je suis née dans la ville aux sept collines, j’ai grandi dans un plat pays, puis dans un autre. Longtemps j’ai cru qu’ils n’étaient pas les miens. Or, ils le sont, tant que je parle mes langues, ils le seront tous.